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Histoire - Création du CHU par la convention de 1972 (page mise à jour le 10/09/2014)

Histoire du CHU : témoignages de personnalités

Les débuts
Jacques Frey, professeur agrégé en Biologie

Mai 68 était passé, les mandarins étaient revenus en force car multipliés par la création de nouvelles facultés dites Unités d'Enseignement et de Recherche (UER) dont quatre à Lyon. À soixante kilomètres, Saint-Étienne souhaitait la sienne selon l'avis de la Commission Médicale Consultative (la CME d'alors) qui comptait déjà un hospitalo-universitaire : le Pr Riffat, partagé entre une charge d'enseignement à Lyon et un service à Saint-Étienne. Ce souhait était relayé vers la ville et l'université en cours de formation par le dynamisme d'un pédiatre: le Dr Annino. Pour réaliser ce projet, il fallait créer la structure d'enseignement, ce qui fut proposé à trois chefs de travaux de Lyon : Jean-René Lacour pour la physiologie, Jacques Cuilleret pour l'anatomie et Jacques Frey pour la biochimie auxquels s'adjoignit un plus jeune : Pierre Chastanier pour la biophysique. Il ne manquait plus que l'histologie pour compléter le programme de première année de médecine ce qui fut assuré par Jean-Claude Czyba, professeur à Lyon, en attendant l'arrivée de Jean-Louis Laurent.

Le Président Vignon (doyen chargé de la coordination des UER de Lyon) réunit cette petite équipe fin 68 pour enseigner début 69 à vingt-cinq étudiants stéphanois dans les locaux de l'IUT surdimensionnés à l'époque et prêtés par son directeur le Pr Jean-Claude Merlin, chimiste, lui-même en mission des Unités de Sciences de Lyon. C'est du reste son adjoint Paul Porthault qui donna son accord pour que la chimie soit enseignée par Jacques Frey car la loi Edgar Faure et son application à la médecine en supprimant le PCB laissait la possibilité aux biochimistes d'origine médicale d'enseigner la chimie jusque là réservée aux seuls enseignants issus des facultés des sciences. Une structure administrative provisoire fut mise en place et le président Vignon demanda à Jacques Frey de la diriger avec l'aide d'un secrétaire général rétribué par la ville de Saint-Étienne : Monsieur Van de Merghel que les étudiants ne tardèrent pas à surnommer "vend des merguez".

Cette structure n'était encore qu'une antenne lyonnaise. Pour lui attribuer des statuts d'établissement, il fallait une décision ministérielle et un lien avec le Centre Hospitalier (Centre Hospitalier Régional) sous la forme d'une convention qui devait être approuvée par les instances hospitalières. Les avis de ces instances étaient divergents entre certains craignant de se voir envahir par les Lyonnais et d'autres espérant se voir promus au rang de professeur par un processus d'intégration une fois créé le Centre Hospitalier Universitaire. Le levier aurait pu être trouvé début 1970 à l'occasion de la nomination comme professeurs des chefs de travaux venus de Lyon. Mais leur intégration hospitalière n'était pas sans poser des problèmes d'accueil. D'un côté, Jacques Cuilleret pouvait récupérer sans problème le service de chirurgie de son père, mais de l'autre André Gibaud (chef de Service du laboratoire de biochimie de l'hôpital de Bellevue) faisait savoir que si Jacques Frey, en tant que biochimiste, franchissait le seuil de son laboratoire, il serait accueilli au fusil de chasse, et André Gibaud était bon chasseur. Du reste, Jacques Frey ne fut reçu dans ce laboratoire que douze ans plus tard après la construction de son propre laboratoire dans le cadre de l'ouverture de l'hôpital Nord. Dans de telles conditions, l'avis de la Commission Médicale Consultative fut négatif. C'est alors que Michel Durafour, Maire de Saint-Étienne, investi des pouvoirs de Président du Conseil d'Administration du Centre Hospitalier prit la décision de "violer" (ce furent ses propres termes) l'avis de la Commission Médicale en faisant voter une décision par le Conseil d'Administration. Les trois professeurs pouvaient être nommés respectivement en anatomie, physiologie et biochimie. L'engagement admis, si ce n'est écrit, était qu'en contre partie aux nominations présentes ou à venir, il y aurait un nombre égal d'intégrations de médecins des hôpitaux stéphanois au rang de professeur. Les nouveaux promus pouvaient donc pénétrer dans le saint des saints c'est-à-dire la salle à manger, monument historique de l'hôpital de la Charité aujourd'hui réservée aux réceptions du directeur général, où tous les jours les chefs de service prenaient le repas de midi en commun et où à la fin du repas le Dr Josserand réclamait "sa" tarte au risque d'une bruyante colère si elle n'était pas servie.

Rapidement les locaux de l'IUT s'avérèrent insuffisants et l'Unité de médecine fut relogée par la mairie dans les locaux et le gymnase, pour amphithéâtre, d'une école maternelle inutilisée dans le quartier de la Métare. La structure administrative provisoire fut officialisée par des élections qui donnèrent la direction à Pierre Chastanier, le plus proche des étudiants dont la voix avait du poids dans les instances constituantes.

Pendant ce temps, l'université se mettait en place sur les bases d'un collège de sciences et d'un collège littéraire sous l'égide de l'ancien doyen de l'université de Tananarive, le Pr Pierre-Roger Gaussin. Après adoption des statuts, le Pr Gaussin fut élu comme premier président de l'université. Pour drainer quelques crédits de recherche, des Centres Interdisciplinaires d'Études et de Recherche (CIER) furent créés dont le Centre Interdisciplinaire d'Études et de Recherche sur l'Environnement et les Nuisances (CIEREN) avec la Biochimie comme partie prenante pour des études de paramètres biochimiques de l'environnement. Cela permettait une ouverture pour la biochimie médicale qui hormis des travaux sur le collagène importés d'une collaboration avec le Centre Technique du Cuir de Lyon s'était vue cantonnée sur le plan hospitalier dans une biochimie particulière dite spécialisée concédée par André Gibaud : la chimie des selles. L'orientation vers des problèmes concernant l'environnement (on ne parlait pas encore d'écologie) permis une association avec la Fédération Mondiale des Villes Jumelées par l'entremise de la ville de Saint-Étienne. Cette association aboutit à la création du Centre Mondial d'Information et de Recherches appliquées aux Nuisances Urbaines (CMIRNU) dont le président fut Pierre-Roger Gaussin, président de l'université, le vice-président Michel Durafour, maire de Saint-Étienne, et André Chaudières, délégué général de la Fédération Mondiale des Villes Jumelées, le secrétaire général Jacques Frey. Le but du Centre était une mise à la disposition des villes d'un conseil technique pour aborder des problèmes comme la pollution de l'air, l'épuration des eaux usées ou l'élimination des déchets avec une orientation privilégiée vers les villes du bassin méditerranéen ou les pays africains. Après quelques brillants congrès à Dakar, Cannes, Le Caire, Beyrouth et des discours enflammés, il s'avéra que si les intentions y étaient, le financement n'était pas au rendez-vous.

C'était probablement trop tôt, le marketing écologique et ses produits dérivés n'avaient pas encore pris leur essor. Il en résultat une dissolution du Centre deux ans plus tard sur l'initiative de Michel Durafour qui en tant que maire de Saint-Étienne ne voulait pas cautionner une opération déficitaire.

Les statuts de l'UER de Médecine étaient prêts, elle allait avoir son érection en établissement de formation et de recherche ce qui lui conférait l'autonomie en matière de recrutement, c'est-à-dire sans l'aval de l'université et de ses commissions de spécialistes. Cette autonomie largement utilisée par les doyens successifs a contribué à placer l'établissement à la marge de l'université, marginalisation aggravée par le double salaire des hospitalo-universitaires vis à vis des universitaires à statut unique. La structure prenait donc sa forme définitive concrétisée par l'élection d'un conseil de gestion qui n'était plus provisoire. L'élection du premier directeur (le terme de doyen n'était pas encore de retour) fit l'objet de quelques rebondissements cocasses. Le Pr Cuilleret était le plus attendu, le Pr Riffat était le candidat naturel, le Pr Baril qui avait beaucoup œuvré pour l'adhésion hospitalière attendait qu'on vienne le chercher. Le premier tour de scrutin donna des voix au Pr Lacour et à Mlle Boucher, agent hospitalier affecté à la buanderie et surtout connue comme active déléguée de la CGT. Le Pr Lacour fut finalement élu comme premier directeur de l'UER de Médecine.
La période préhistorique s'achevait.