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Histoire - Création du CHU par la convention de 1972 (page mise à jour le 10/09/2014)

Histoire du CHU : témoignages de personnalités

L'utopie créatrice
Jacques Cuilleret, professeur agrégé en Chirurgie Générale

L'université de Saint- Étienne et sa faculté de médecine sont des enfants de mai 1968. Dans le grand remue-ménage universitaire qui suivit les événements de mai et que s'efforçait de canaliser tant bien que mal Edgar Faure alors ministre de l'Éducation, une idée parmi beaucoup d'autres avait émergé : celle de faire éclater les énormes machines qu'étaient les grandes facultés pour les remplacer par des Unités d'Enseignement et de Recherche plus petites et décentralisées. Dès le début de cette préhistoire nous avions entrepris la chasse aux mammouths et rêvions de leur dégraissage… C'est ainsi que j'avais pu alors, au sein du bureau national du Syndicat des Chefs de Cliniques, participer à l'élaboration d'un projet développant et structurant cette idée des UER, projet qui fut transmis aux ministres et repris presque tel quel par les textes officiels.

Dans ce contexte de déconcentration des structures universitaires, la création d'une UER de médecine à Saint- Étienne s'inscrivait très naturellement. Le projet en avait déjà été lancé depuis plusieurs années notamment par certains présidents de CME, Bernard Muller et surtout Jacques Bérard qui, dans cette optique, avait entrepris dès 1962 la fusion de l'internat de Saint-Étienne avec celui de Lyon. En tant que doyen de l'internat de Lyon, j'avais contribué à la réalisation de cette fusion dont je regrette qu'elle n'ait pas été maintenue définitivement. Parallèlement, la création d'une université à Saint-Étienne apparaissait de plus en plus nécessaire, même si ce projet se heurtait alors à l'agitation brouillonne de certains de ses zélateurs, à l'inertie des ministères, et même à de sérieuses réticences de la part de certains notables et chefs d'entreprise stéphanois qui redoutaient ouvertement de voir s'installer à leur porte ce qu'ils considéraient d'abord comme un dangereux foyer d'agitation intellectuelle.

Deux éléments furent alors déterminants : d'une part le contexte politique et social de l'immédiat " après mai 68 ", d'autre part et surtout l'action déterminée et efficace du député-maire de l'époque, M. Michel Durafour. Je suis particulièrement heureux de pouvoir lui rendre hommage en rappelant ce que beaucoup a tendance à oublier, à savoir que si Saint- É tienne a aujourd'hui une université et une faculté de médecine, c'est essentiellement à M. Durafour que nous le devons, c'est grâce à lui que tout a pu commencer.

À cette époque, j'étais chef de travaux d'Anatomie dans le laboratoire de Michel Latarjet à Lyon et chirurgien-assistant des Hôpitaux dans le service de mon maître Georges Guillemin à l'Hôtel-Dieu dans l'attente d'une nomination comme professeur de Chirurgie. C'est alors que me fût proposé d'aller assurer l'enseignement de l'anatomie à Saint-Étienne où était donc envisagée la création d'une UER de médecine rattachée à l'université de Lyon (seule possibilité administrative en l'absence d'université stéphanoise) avec en outre la perspective de reprendre très rapidement le poste de chef de service de chirurgie viscérale du chirurgien prestigieux qu'était Edmond Corajod.

Avant de prendre ma décision j'étais allé voir d'abord M. Louis Veyret, alors directeur général des HCL, avec lequel j'avais d'excellentes relations et dont j'appréciais la sagesse et les conseils. Il m'encouragea vivement car il avait foi en l'avenir du CHU de Saint-Étienne, tout en ajoutant : "…et puis dans 3 ans vous aurez un outil de travail magnifique avec l'hôpital Nord … ". Nous étions en 1968 et M. Veyret n'anticipait guère que d'une douzaine d'années…, mais il me conseilla aussi de prendre contact avec M. Durafour.

Celui-ci me fixa un rendez-vous très vite, à une heure très matinale. Je craignais de n'entendre que de vagues promesses et des bonnes paroles comme savent si bien en distribuer la plupart des hommes politiques. J'eus alors l'heureuse surprise de trouver en face de moi un véritable manager responsable qui connaissait le dossier dans ses moindres détails, avait évalué le rôle possible et les limites de tous les protagonistes, avait évalué et chiffré les besoins en locaux, en hommes et en matériels et avait déjà trouvé des solutions concrètes dans le cadre d'une stratégie rigoureuse d'application. Son habileté tactique et son sens diplomatique lui avait déjà permis d'arracher à Edgar Faure les premiers postes de professeurs, de chefs de travaux et d'assistants nécessaires au démarrage de l'enseignement. Je sortis de cette entrevue définitivement décidé à me lancer dans l'aventure excitante de participer à la création d'une nouvelle faculté.

C'était bien en effet d'une aventure qu'il s'agissait car nous partions pratiquement de zéro. L'hôpital où exerçaient pourtant des chefs de service de très grande qualité n'était encore qu'un CHG fonctionnant à temps partiel et n'avait pas évolué depuis 20 ans. Le projet de l'hôpital Nord ressortait de temps à autre comme un serpent de mer auquel personne ne croyait réellement. À la fin de mes études secondaires en 1951-52 j'avais fait un stage de quelques semaines à Bellevue où mon père était chef de service d'orthopédie. De retour fin 1968 je fus stupéfait de constater qu'en 18 ans rien n'avait changé. Pendant la même période qui appartenait à ce que les économistes ont appelé les trente glorieuses, les autres grandes villes de la région - Valence, Grenoble, Chambéry, Mâcon - s'étaient dotées d'hôpitaux modernes, Lyon avait construit l'hôpital neurologique et le cardiologique, modernisé la Croix-Rousse et démarré Lyon-Sud. À Bellevue la seule construction nouvelle était un chalet préfabriqué implanté près du bâtiment administratif et qui servait à l'accueil des urgences. Le déficit en médecins et en personnel infirmier était criant. Certaines spécialités comme l'ORL ou l'ophtalmologie n'avaient pas de service individualisé ou même, comme la neurochirurgie, n'existaient pas. Le plateau technique était archaïque et insuffisant. Enfin le directeur général de l'époque se flattait d'avoir le prix de journée le plus bas de tous les hôpitaux français et refusait tout investissement en attendant l'improbable hôpital Nord pour lequel on prétendait qu'il économisait de l'argent sur un livret de caisse d'épargne. Je rentrais tout juste d'une mission d'enseignement à Kinshasa et je puis vous assurer que l'image du sous-développement m'était apparue plus stéphanoise que congolaise.

Du point de vue universitaire, c'était le désert. L'université de Saint-Étienne n'avait aucune existence légale ni administrative et c'est la raison pour laquelle les postes d'enseignants obtenus du ministre avaient été rattachés à Lyon-Sud. Il n'existait bien sûr aucun bâtiment universitaire et c'est encore la municipalité qui força le destin en mettant à notre disposition à la Métare, outre quelques postes de personnel administratif, deux anciens gymnases sommairement transformés en amphis ainsi qu'une école maternelle préfabriquée et abandonnée. Il est sans doute préférable d'oublier les conditions de sécurité et l'atmosphère amiantée dans lesquelles nous devions travailler et qui seraient probablement jugées scandaleuses aujourd'hui.

C'est donc là, qu'un après-midi de novembre 1968, au gymnase de la Marandinière, devant les 134 étudiants qui avaient eux aussi eu le courage de tenter l'aventure, j'eus l'insigne privilège de faire le tout premier cours de ce qui n'était pas encore vraiment une faculté. C'est dans ces locaux sommaires que tout a commencé et que nous avons aussi rapidement que possible mis en place les premières structures de travaux pratiques et les premiers laboratoires de recherche. Avec l'aide de Gérard Guillin, nous pûmes ainsi créer un vrai laboratoire d'anatomie, une association de dons du corps ainsi qu'un laboratoire de chirurgie expérimentale et une animalerie qui fonctionnaient parfaitement. C'est là que Patrick Lepivert effectua les premiers travaux français sur la cryochirurgie et démontra pour la première fois que l'on pouvait effectivement détruire des tumeurs cancéreuses par le froid. C'est là aussi que Michel Colas, Pierre Picq puis Philippe Espalieu réalisèrent différents travaux anatomiques de très bon niveau.

Si les conditions matérielles étaient précaires et difficiles, l'atmosphère était à la fois enthousiaste, dynamique et conviviale. La faculté de la Métare était un peu une famille où le cher Monsieur Zoulias, bien au-delà de ses fonctions officielles de gardien des locaux, jouait un rôle de messager, d'intermédiaire et parfois de modérateur. Les conseils de gestion avaient conservé le ton des assemblées générales de mai 1968 : chacun pouvait y exprimer librement ses états d'âme. Les séances viraient parfois au happening et pouvaient durer fort tard dans la nuit mais, au-delà de la passion et du désordre des débats, il y avait une extraordinaire volonté commune de bâtir la faculté et d'assurer la qualité de l'enseignement. Les contacts entre enseignants et étudiants étaient faciles, nombreux et chaleureux. Les résultats du reste étaient là puisqu'en juin 1969, 130 des 134 étudiants étaient reçus à l'examen de première année. Je crois que tous ceux qui ont vécu cette période en ont gardé un souvenir extraordinaire et une certaine nostalgie.

Simultanément, il nous fallait nous intégrer au corps des médecins hospitaliers stéphanois qui de leur côté réclamaient à cor et à cris leur intégration universitaire. Certains d'entre eux, qui auraient volontiers imaginé de transformer seuls du jour au lendemain le CHG de Saint-Étienne en CHU, ne voyaient pas arriver d'un très bon œil les jeunes godelureaux frais émoulus du concours d'agrégation que nous étions et qui venaient marcher sur leurs plate-bandes. Pour ma part, cet accueil mitigé fut heureusement compensé par le soutien chaleureux que m'apporta Edmond Corajod. Pendant les mois trop courts que je passais à ses côtés, où il m'apprit beaucoup et m'adopta véritablement, je découvris en lui non seulement un chirurgien de grande envergure qui avait été un des pionniers de la chirurgie thoracique française mais aussi et surtout un homme d'une trempe exceptionnelle. Stéphane Fournel, assistant du service et qui était également un personnage hors du commun, authentique héros de la Résistance, passionné de recherche, m'apporta lui aussi une aide précieuse. Je nouais avec lui une profonde amitié qui perdura à travers les épreuves et les souffrances terribles qu'il affronta avec un courage souriant jusqu'à sa mort.

Puis, peu à peu les choses s'organisèrent. De CHG, Saint-Étienne devint CHR L'université de Saint-Étienne fut officiellement créée. Ses statuts stipulaient qu'elle comprenait une UER de médecine et nos postes furent transférés de Lyon à Saint-Étienne. Une convention hospitalo-universitaire fût signée, créant le CHU. Le processus d'intégration universitaire des médecins hospitaliers stéphanois " ancien régime " fut défini et mis en application progressive parallèlement au recrutement classique de nouveaux agrégés. Le nombre d'étudiants augmenta rapidement jusqu'à l'institution du numerus clausus, tandis que les résultats brillants des candidats stéphanois à l'internat de Lyon confirmaient la qualité de l'enseignement de la nouvelle UER qui reprendrait plus tard le nom de faculté puis adopterait - à l'excellente initiative du doyen Queneau - le patronyme d'un illustre chirurgien d'origine stéphanoise, Jacques Lisfranc.

Dans le même temps, sous l'impulsion dynamique de son nouveau directeur général M. René Bandelier, l'hôpital se transformait. Ce n'était pas chose facile car les années fastes étaient passées et déjà le premier choc pétrolier arrivait.

Malgré tout, en quelques années furent réalisés la modernisation de mon service, le service de radiologie de Bellevue, le pavillon 50, l'école d'infirmières et, un peu plus tard enfin, l'hôpital Nord, tandis que la faculté émigrait à Bellevue dans des locaux plus adaptés. Tout cela ne se fit pas sans heurts, ni sans conflits ni sans quelques erreurs - je pense notamment à la multiplication des sites, source de lourdes charges financières et de nombreuses contraintes pratiques - et à l'individualisation de l'internat de Saint-Étienne par rapport à celui de Lyon qui priva nos internes de précieux terrains de formation et entraîna la fuite de nos meilleurs éléments. Mais globalement, néanmoins, envers et contre tout, le CHU était maintenant réalisé. Il existait et il continue actuellement de se développer. Surtout, et ce n'est pas le moins important, les mentalités se sont profondément modifiées. Le temps n'est plus où, lorsque je présentais devant la société médicale des hôpitaux de Saint-Étienne les premiers cas français d'une nouvelle technique chirurgicale déjà largement éprouvée à l'étranger où j'étais allé l'apprendre, je m'entendais publiquement accuser de faire de la chirurgie expérimentale sur les malades. Certes, quand en 1989 avec Bernard Bou nous fûmes parmi les tous premiers à développer la coeliochirurgie, cela n'alla pas sans quelques remous.

Mais je suis convaincu que tous les acteurs du CHU ont maintenant compris que le rôle d'un CHU n'est pas seulement d'assurer par des méthodes largement éprouvées des soins de qualité à une population de proximité. Le CHU doit être une locomotive. Son rôle est de développer et de tester les méthodes nouvelles et les techniques de pointe ; il est d'innover, d'inventer et de créer. Certes, cette mission de recherche est de réalisation de plus en plus difficile en raison des contraintes financières qui n'hésitent pas à s'abriter hypocritement derrière des prétextes soi-disant éthiques. Le prétendu " principe de précaution " peut trop facilement cacher la crainte de voir la recherche médicale creuser le déficit de la Sécurité Sociale en offrant des possibilités thérapeutiques nouvelles. En même temps, le souci démagogique de ménager un écologisme qui relève parfois de l'obscurantisme aboutit à la création de carcans réglementaires, juridiques ou administratifs de plus en plus paralysants. Pourtant la recherche est et doit rester la raison d'être et le moteur des CHU. Il est réconfortant de voir qu'en dépit de toutes les difficultés elle est ici de mieux en mieux prise en compte pour le présent et pour l'avenir.

Actuellement, pour notre Faculté et pour notre CHU, une nouvelle page est en train de se tourner. J'ai évoqué la préhistoire de cet établissement et on peut mesurer le chemin parcouru. Le bébé fragile qu'était en 1968 le CHU de Saint-Étienne après avoir été un enfant turbulent et un adolescent instable est devenu un vigoureux adulte de 33 ans. Les restructurations récemment entreprises avec dynamisme et efficacité par le doyen Frédéric Lucht, le directeur général M. Richier et le président de la CME Jacques Tostain, le regroupement sur le site de Nord de l'ensemble des services actifs, l'implantation de l'ICL et la construction à Nord d'une nouvelle faculté vont être des atouts inappréciables pour l'avenir. Tout cela était inimaginable il y a trente ans. Finalement l'histoire va commencer à donner raison à notre inconscience post-soixante-huitarde et nous n'avons pas à regretter d'avoir joyeusement appliqué la formule alors à la mode et qui proclamait " Soyez réalistes : demandez l'impossible ".

Si, comme d'autres, j'ai connu des moments de découragement, si j'ai parfois douté de l'avenir de cette faculté je suis maintenant convaincu que non seulement cet avenir est aujourd'hui assuré mais qu'il sera heureux et brillant. Même si je n'ai pas pu réaliser tout ce que j'aurais personnellement souhaité, je suis heureux d'avoir pendant ces trente-trois années apporté ma modeste pierre à cette construction.