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Histoire - Création du CHU par la convention de 1972 (page mise à jour le 10/09/2014)

Histoire du CHU : témoignages de personnalités

Ce qui est vrai aujourd'hui ne fut autrefois qu'imaginé *
* d'après William Blake, " The marriage of heaven and hell "
Georges RIFFAT, professeur agrégé en Rhumatologie

Il m'a été demandé de vous tracer les débuts de la Faculté de Médecine de Saint-Étienne. Comme toujours, les débuts sont obscurs, les archives disparaissent et aussi les témoins, hélas, et les traditions orales fleurissent, de nombreux pères apparaissent. Il me paraît donc impossible de juger toutes ces demandes de paternité. On ne voudra voir ici que le témoignage d'un homme de bonne volonté qui fut quelquefois un acteur de cette longue histoire et le plus souvent un spectateur privilégié. Si par hasard quelqu'un s'avisait de penser que cela n'a rien de spécifique, je dirais que cela me conforte et montre que la Médecine a les mêmes problèmes que les autres disciplines et que cela lui crée les mêmes obligations.

Saint-Étienne avant 1959, ne possédait aucun établissement d'enseignement supérieur - mise à part la prestigieuse "École des Mines". On pouvait cependant remarquer que le taux de réussite au Baccalauréat était comparable au chiffre national. Mais si l'on faisait une comparaison entre les chiffres attendus et réels d'étudiants du supérieur, on trouvait qu'il y avait 1 400 étudiants en faculté - la plupart à Lyon - alors qu'on aurait dû en avoir 2 700.

Qu'on le veuille ou non l'enseignement universitaire est une réponse à une demande légitime d'ascension intellectuelle et sociale, car on ne vit pas seulement de pain… Or les études, même dans la ville voisine, étaient onéreuses et plus spécialement pour les étudiants en médecine avec la nécessité de résider près des hôpitaux d'enseignement.

De plus pour la médecine, le problème universitaire se doublait d'un problème hospitalier.

Le décret du 3 août 1959 avait classé les hôpitaux en CHR, CH, Hôpitaux, Hôpitaux ruraux. Seul le CHR avait vocation universitaire - il existait une exception d'un CHR non associé à une faculté de Médecine : Poitiers. Saint-Étienne était donc Centre Hospitalier 2 e catégorie 1 er groupe. La conséquence était qu'on arrivait à une situation paradoxale où des villes moins importantes à l'époque que Saint-Étienne (Montpellier, Grenoble, Dijon) du fait d'un passé prestigieux avaient une structure universitaire, mais pas Saint-Étienne. Or le plateau technique dépendait largement de ce classement et Saint-Étienne s'acheminait donc vers une régression malgré l'excellence de son corps hospitalier.

Si le classement administratif n'a pas créé le problème, il l'a rendu plus évident et pressant dès le début des années 1960. La seule solution était donc de devenir Centre Hospitalier Régional et d'avoir une faculté de Médecine, puisque la solution CHR seul n'était pas possible. Des obstacles existaient que je précise.

D'abord la proximité géographique de Lyon, je cite cet argument que l'on ressortait périodiquement comme si dans d'autres pays la proximité n'existait pas. A t-on supprimé la faculté de médecine d'Oxford sous prétexte que Londres est bien près, Lausanne n'est-il pas voisin de Genève, etc…

S'ajoutait aussi la notion d'une prétendue hostilité de Lyon à l'égard de Saint-Étienne, dont on verra la futilité.

Ensuite pour créer une faculté de médecine, il fallait un corps professoral. D'où 2 risques annoncés par les Cassandre de tous les bords : soit le recrutement des professeurs était local mais alors le niveau baisserait ; soit le recrutement était, dirons-nous, extérieur à quelques exceptions près telle la mienne - puisque j'étais déjà agrégé de Lyon depuis le concours de 1961 - et à ce moment là les praticiens hospitaliers stéphanois ne seraient plus maîtres chez eux.

Enfin et surtout il restait à convaincre l'administration centrale, le ministère de l'Éducation Nationale, de la nécessité de cette création, de son utilité immédiate et prospective dans une ville où la formation universitaire avait bien manqué. La première étape était d'avoir l'accord du recteur de l'académie de Lyon et celui du doyen de la faculté de médecine et de pharmacie de Lyon, le Pr Ciers.

Ces préalables étant admis, deux solutions étaient possibles : soit on créait une unité d'enseignement sous l'égide de Lyon, avec la construction rapide d'un hôpital moderne, solution qui avait pour elle la simplicité, la rapidité et qui n'excluait pas une autonomie ultérieure ; soit on créait d'emblée une unité autonome, ce qui permettait de résoudre immédiatement un certain nombre de problèmes de personnes.

Je pense qu'il faut bien avoir à l'esprit ces deux possibilités. Si c'est la deuxième qui a été retenue à la satisfaction générale et a conforté les opinions du Dr Duverne - président de la " Commission Médicale Consultative " et de son groupe - J. Bérard, B. Muller et moi-même tout au moins au début - cela ne permet pas de rejeter totalement ceux qui ont pensé autrement.

Si nous quittons l'analyse des causes et des solutions adoptées, il est utile de refaire la chronologie :
- En 1964, les Hospices Civils de Lyon acceptent de nous détacher des externes dans nos services. Le préfet d'alors, P. Camous, organise le transfert quotidien de ceux-ci.
- En 1965, les internes de Lyon réussissent en réalité un concours commun " Lyon - Saint-Étienne " si bien qu'en 1968 - avant l'orage - il y avait 47 internes des Hôpitaux " Lyon - Saint-Étienne " et 60 externes de Lyon.
- En 1968, M. Veyret, directeur des HCL et M. le doyen Ciers donnent leur agrément pour l'enseignement de la 1 ère année de médecine à Saint-Étienne.
- Le 14 avril 1970, Saint-Étienne possède un CHR, enfin ! et le 30 octobre 1972 est créé définitivement le CHRU de Saint-Étienne.

Mais pour en arriver là, quel chemin ! ! Je me propose simplement de vous montrer la difficulté d'un accord, même lorsque les buts ont été clairement définis.

En ce qui me concerne, une première approximation m'en apparut en 1967 quand le doyen Ciers proposa mon intégration dans mon service de Saint-Étienne - ce qui dans mon esprit était une première étape et devait rassurer mes collègues. Le projet fut refusé par la CMC par crainte d'un engrenage automatique d'agrégés lyonnais. En 1968, au cours des évènements, une progression fut constatée. Dans une séance dramatique à la faculté de médecine de Lyon - séance du 24 mai 1968 - alors que l'émeute grondait sur les quais du Rhône, et sous la menace permanente d'une irruption brutale des étudiants, je demandais au doyen Ciers s'il fallait demander immédiatement l'autonomie de Saint-Étienne puisqu'on prévoyait des créations …Il me fut répondu " oui... mais ce n'est pas le moment ". La séance fut d'ailleurs rapidement levée. Cependant les idées cheminaient.

En 1968 - après les évènements - et en 1969, nous eûmes des réunions organisées par le rectorat où étaient présents le Pr Gaussin de la faculté des lettres, le Pr Robert de la faculté de droit. Dans l'une de celles-ci, le Pr Pasquier représentant le Pr Vignon - président des 4 unités lyonnaises - nous interrogea sur nos intentions. Je lui brossais le tableau de nos besoins - tout en l'informant que je n'étais pas représentatif - mais je lui précisais bien l'essentiel : quel était l'avenir universitaire des médecins et chirurgiens des hôpitaux de Saint-Étienne ? La seule solution me paraissait leur accession au professorat. Pasquier, esprit très ouvert, comprit rapidement et m'affirma être favorable à cette solution et être à peu près sûr de l'opinion et de l'appui du Pr Vignon.

Une deuxième réunion en mars 1969 fut beaucoup plus technique, animée par M. Gérard Cocrelle de la Cour des Comptes, ancien collaborateur du Pr Debré lors de la réforme hospitalo-universitaire. Il nous donna son aval pour la régularisation de certaines situations particulières - dont la mienne - et bien entendu pour la solution globale, tout en nous laissant entendre qu'il faudrait du temps.

Il restait donc à concrétiser cet acquis. Le Dr Annino sait comme moi l'importance du rôle de M. Camous, préfet de la Loire, qui à ma demande et à la sienne décida de réunir le Pr Vignon et le Pr Duverne, président de la CMC. Nous eûmes quelque peine à convaincre M. Duverne. Je dois préciser que le préfet me demanda de participer à cette réunion, ce que je refusai pour ne pas gêner M. Duverne dans cette négociation. Quoi qu'il en soit, la vérité apparut clairement aux deux parties. Lyon était tout disposé à donner son aval à une solution stéphanoise, à savoir l'accession des praticiens hospitaliers au professorat à condition qu'ils en fassent la demande et se soumettent à l'avis de leurs pairs dans leur discipline. Il n'y avait donc plus d'obstacles et l'on pouvait désormais travailler sur des bases solides.

De ces années grises et incertaines il me reste quelques bons souvenirs et quelque amertume. J'aimerais rendre hommage.
- D'abord à M. Annino qui a cru avant tout le monde à la faculté de médecine à Saint- Étienne.
- À M. Durafour, notre maire de l'époque. Il a constamment œuvré pour des solutions pratiques et mon intégration personnelle, passant outre à l'avis de la CMC.
- À M. le préfet Camous. Sans lui, sans sa façon de brusquer les choses, on aurait pu perdre beaucoup de temps avec des susceptibilités corporatives.
- Au Pr Vignon et au Pr Pasquier. Ils ont su reconnaître nos besoins et convaincre leurs collègues lyonnais de donner sa chance à la ville voisine.
- Enfin à nos collègues littéraires, de droit, de sciences qui avaient vécu la même " passion " quelques années avant nous et qui nous ont soutenus dans toutes les instances.

Bien entendu, l'histoire n'en reste pas là. J'ai œuvré au Conseil de l'Unité, à la Commission Médicale Consultative puis à la Commission Médicale d'Établissement… mais ceci est une autre histoire.