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Histoire - Création du CHU par la convention de 1972 (page mise à jour le 10/09/2014)

Histoire du CHU : témoignages de personnalités

Une méthode, au service d'une passion
Michel DURAFOUR, ancien Ministre, président du Conseil d'Administration du CHR en 1972

Le 30 octobre 1972, le Centre Hospitalier Régional (CHR) et la toute nouvelle faculté de médecine de l'université de Saint-Étienne signaient, dans une allégresse partagée, un protocole de coopération, la convention dont ils célèbrent ensemble le trentième anniversaire. Ce fut un événement à l'époque, un pari hasardeux sur une vie commune certes souhaitée, mais dont nul ne se serait risqué à jurer de la durée. Les acteurs d'aujourd'hui seront peut-être tentés de considérer comme un acte administratif banal un document vénéré. Je leur dis amicalement qu'ils auraient tort. Il s'agit d'une belle histoire avec ses heures roses et grises, ses clairvoyances et ses bévues, ses bonnes fortunes et ses revers.
Et cette permanente incertitude de demain, qui mettait du sel dans le débat. Car, en ce temps là…

En ce temps là, les dés étaient souvent pipés et rien n'était jamais assuré définitivement. Des voix plus autorisées que la mienne - celles du directeur général René Bandelier, des médecins chefs de service à l'Hôpital Bellevue - relatent les hauts et les bas de la négociation qu'ils ont vécue sur le terrain, la volonté affirmée d'entrée d'aboutir à un accord, la valeur ajoutée que celui-ci a apporté à la fois à l'établissement et à l'institution. Les décideurs politiques ont-ils joué un rôle, et en avaient-ils un à jouer d'ailleurs, dans la recherche d'une autre organisation des services de santé, a priori affaire des médecins et des fonctionnaires ? Je crois qu'ils avaient un rôle à jouer. En effet, en plus d'ajustements techniques et d'une modernisation des structures, il y avait dans le texte, sous-jacents, les ferments d'une révolution sociale et culturelle qui débordait les limites d'un secteur d'activité et était de nature à influer sur les évolutions à venir de toute une population. Le mérite des partenaires en cette occasion à été de dépasser leurs préoccupations professionnelles ou administratives et de privilégier, lors de leur choix ultime, l'intérêt général. A tout point de vue, cette Convention a marqué une étape, un pas de plus sur un chemin semé d'embûches, une expérience réussie.

Tout avait commencé une décennie plus tôt. Des stéphanois, peu nombreux mais déterminés, au nombre desquels figuraient des médecins hospitaliers éclairés, avaient constitué un groupe de travail, tôt devenu un groupe de pression, dont le but était de doter la ville d'un enseignement supérieur. Les arguments abondaient. Malgré une vocation industrielle ancienne, la cité ne disposait d'aucune université à la différence d'autres agglomérations moins peuplées ; il était temps de réparer une injustice criarde. Alors, les jeunes, appartenant pour la plupart à des familles modestes, auraient la possibilité de continuer sur place des études qui leur permettraient d'accéder à des emplois mieux rémunérés et intellectuellement enrichissants. Et l'économie locale tirerait le plus grand profit d'un tel apport. Des raisons aussi péremptoires semblaient devoir entraîner l'adhésion immédiate de tous.

Cependant, la mayonnaise avait du mal à prendre. Un conservatisme tenace militait en faveur de l'attente. Rien ne pressait. Une université, pourquoi pas ? Mais plus tard. Des sages, dont les avis étaient écoutés, affectaient de regretter la diffusion intempestive d'un projet condamné d'avance du fait des résistances conjuguées d'un état jacobin et centralisateur, d'un voisin puissant et dogmatique, d'une opinion publique traumatisée par la fermeture des mines. Et si les établissements qui accueillaient habituellement nos étudiants refusaient, par représailles, de les recevoir ? Est-ce qu'on y avait pensé ?

Mais les pionniers ne désarmaient pas. Certains de mener un combat juste, ils persistaient, malgré la tempête dont on les menaçait. Les recommandations insidieusement formulées, les chausse-trapes, les railleries ne les impressionnaient pas. Le gouvernement affichait-il à l'égard de leurs revendications un désintérêt ou un mépris, ils n'en avaient cure et s'efforçaient de trouver une oreille attentive à l'incompréhension dont ils étaient victimes. La grande ville à l'est manifestait-elle sa crainte qu'on contestât par des déclarations mal venues sa fonction historique de haut lieu du savoir, ils se hâtaient de rappeler leurs intentions, qui étaient d'apporter leur pierre à un édifice commun, non de se poser en concurrents. Des mois, des années, ce dialogue déprimant s'est poursuivi.

Extraordinairement la surprise vint du ralliement au projet, soudainement et sans préalable, des adversaires de celui-ci jusque là les plus irréductibles. Les circonstances s'y prêtaient. Béni soit mai 68 ! On ne dira jamais assez ce que l'université de Saint-Étienne lui doit. Mais il y a eu en plus, dans le même temps, une prise de conscience des opposants, une modération du langage des demandeurs, une analyse opportune -l'environnement universitaire y incitait - de l'avertissement de Goethe selon lequel il n'existe pas de passion créatrice, s'il n'y a pas parallèlement l'accompagnement d'une méthode.

Les universitaires lyonnais, revenus de leur circonspection et oublieux des querelles folkloriques, mirent à la disposition des enseignements stéphanois leur pratique éprouvée et des moyens importants. Je m'en suis réjoui, convaincu que j'étais et que je suis plus que jamais, de la nécessaire association de Saint-Étienne et de Lyon, villes complémentaires. À la première d'être l'immense atelier où le génie inventif le dispute à l'habileté de l'ouvrier. À la seconde d'être la vitrine de vente, le carrefour géographique des civilisations. Seule une union étroite, institutionnelle, entre les deux agglomérations est capable de contrebalancer dans l'Europe en construction des mastodontes comme Milan, Munich, Barcelone. On a qualifié de chimère une idée aussi anormalement hors des sentiers battus et on la qualifie toujours de même aujourd'hui. On verra bien.

Le pouvoir central, saisi à son tour par l'embellie des relations, se résolut, à regret me sembla t-il, à abandonner sa stratégie du " refus d'examiner " et à réfléchir à une implantation progressive et programmée des diverses disciplines constitutives d'une université. Il invita notamment le préfet, autorité de tutelle, à approuver en cette qualité le paiement par la ville de dépenses ordinairement à la charge de l'État et leur prélèvement sur des lignes ouvertes à un autre titre dans le budget municipal. La violation de la loi au secours de l'université ! Ou quand la fin justifie les moyens. Rude, tout de même.

On progressait, et c'était l'essentiel. Parfois un accrochage rappelait l'époque des affrontements. Le ministre de l'Éducation Nationale de l'après 68, homme d'action et de culture qui était un ami, m'ayant demandé avec un brin d'ironie si j'avais une idée du coût des mesures que j'attendais de lui et de qui paierait, je me souviens de lui avoir répondu que le coût le plus élevé était celui qui me conviendrait le mieux, car nous partions de zéro, et qu'il appartenait à son département d'assumer un financement qui l'honorait. Il eut la bienveillance de sourire et de ne pas lésiner sur la subvention.

Les conditions d'un développement continu réunies, les appels à un renoncement à la rébellion désormais sans objet, les stéphanois accueillirent avec la chaleur qui leur est propre l'université et la faculté de médecine, symboles de tant de luttes et porteurs d'espérance. Même si la conjoncture nationale s'annonçait sombre, il y avait quelque part un rayon de soleil prêt à percer.

Toute création est un poème, avec sa part de rêve, d'enthousiasme, de vérité souvent cruelle mais enivrante. La convention de 1972 n'a pas échappé à cette règle : au-delà d'un texte dactylographié, on se souviendra de l'atmosphère tour à tour pesante et légère, des conciliabules, de la gestation, du débat, du paraphe enfin - et de l'après signature, ce moment de détente et d'émotion. Un anniversaire présente deux faces : l'une morose, un an de plus, les rides, la vieillesse à l'horizon ; l'autre exaltante, un an de plus de connaissances engrangées et il y a encore beaucoup de choses à apprendre, vivement l'année prochaine. La Convention a choisi la seconde face, c'était écrit. Aux femmes et aux hommes de maintenant, médecins ou personnel hospitalier, de veiller à son développement et à son renouvellement, gages d'une éternelle jeunesse, et d'aller, la main dans la main, au devant de demain.
Bon courage et bon vent.